Nouvelle de Mounir serhani , lauréat AMEF 2014/2015

2015-10-10T16:10:43+01:00
2020-02-14T17:55:34+01:00
Concours
amef10 octobre 2015Dernière mise à jour :Il y a 5 ans
Nouvelle de Mounir serhani , lauréat AMEF 2014/2015

Liste des participants et titres des nouvelles :

  • Brahim Abouri, AU DELA DES MOTS…
  • Mounir SERHANI, Il n’y a pas de barbe lisse
  • Abdallah Gaboune, Amour et Tolérance
  • Abdelkrim MOUHOUB, Comme si tu dansais en présence d’un non voyant !
  • BENALI Mohammed, Chaleur de vie
  • Mouna Malek , Boussole
  • Souad Tabarani, Un séjour pas comme les autres
  • AZIZ BOUACHMA, Où mène le détroit de Gibraltar ?
  • Zouhir Zaghighi, Un pont miraculeux

Il n’y a pas de barbe lisse
-Nouvelle-

Mounir SERHANI

       Je dois faire un grand effort pour te raconter mon histoire, elle me hante même à cet âge. Ma mémoire se torture involontairement en creusant dans le vide de mon enfance comme une sorte de spirale épineuse d’une roue déchirée à force d’être mal utilisée. Pour survivre, il me faut retourner en permanence à ce jardin enfantin qui ne ressemble absolument pas à ce qui fait le bonheur des autres enfants. C’est peut-être relatif à ma condition de fille maudite, d’être élevée dans une petite ville très conservatrice et par une famille, certes pudique, mais très obscure. Je hais donc revenir vers ma ville natale, vers notre maison manquant de lumière parce que cette ambiance me cause une nausée obsessionnelle et mon âme tombe en dépression aigüe, surtout que les plaies d’antan s’y sont gravées. Il m’est pénible de remédier à ces souvenirs moroses et écœurants. Mon cœur a dès lors besoin de s’imprégner par d’autres atmosphères et d’autres figures que ces fantômes noirs qui me hantent les rêves et les cauchemars comme si j’étais damnée par une divinité impitoyable ou un ciel sans voûte. Oui, je suis une fille maudite, la plus déchue de tous les anges. Je n’ai rien vécu, absolument rien. Pourtant, j’ai vécu énormément de choses et d’évènements dans un laps de temps très court : mon enfance. Rien n’était pur. Rien n’était immaculé. Je sentais la saleté rouiller mon for intérieur. Je ne m’épanouissais que dans les gouffres comme une herbe prohibée incapable de côtoyer les autres par peur de contamination. Mes camarades à l’école me fuyaient comme la peste. Ils avaient peur de mon père. Ah ce père ! Cette créature puissante dont les traits m’échappent encore malgré ma maturité. Oui, je suis inapte à en faire le portrait. Déjà il était flou et mystérieux. Contradictoire surtout. Un monstre qui prenait du poids dans la peur qu’il inflige à ceux qui l’entouraient.
Moi, je suis une fille confuse quand il s’agit de cet être. J’éprouve à la fois de la haine et de la tendresse envers mon père. Maintenant, après toutes ces années, je pense à lui sans état d’âme, peut-être parce que j’ai grandi, j’ai eu des enfants et un boulot masculin. Mais son visage est situé dans un fonds très lointain de ma mémoire. Je dois à chaque réminiscence faire un grand effort pour me le rappeler en détails. C’est un rapport filial particulier. Je dois l’avouer. Tu me traites toujours, depuis notre premier jour de mariage, de fragile, et parfois, paradoxalement, de rigide. Je crois que tu comprends sérieusement les raisons de cette hybridité qui ne cesse de te déranger. Tu comprends maintenant pourquoi je pique souvent des crises, même dans nos moments les plus intimes.
Notre maison située dans une petite ville, au nord du Maroc, se perdait dans les grandes collines vertes qui effleuraient les voies ferrées. Nous avons passé notre enfance, mes deux sœurs et moi, à supporter le bruit assourdissant des trains à destination ou en provenance de Tanger. Ces trains portaient en eux tous mes rêves de fugue et d’évasion. Je souhaitais me sauver à tout moment des murs carcéraux, des insultes paternelles quotidiennes et, mon dieu, de la pression sadique que mon père adorait me mettre pour obéir à ces prescriptions irréfutables. Je portais le voile depuis l’apparition de mon premier cheveu long alors que mes seins n’étaient même pas encore visibles. Je touchais ces mamelons en voie de naissance, seule dans ma chambre, sans pouvoir me regarder dans les glaces, parce que le miroir n’existait pas chez nous, ni la télé d’ailleurs. Nous vivions dans le noir macabre de notre journée. Nous ne connaissions pas la couleur de la nuit car nous nous endormions de force trop tôt pour ne pas rater la prière de l’aube. Je passais des nuits entières, les yeux ouverts, sous ma couette, à regarder le ciel étoilé qui me consolait et me racontait des histoires exotiques. J’imaginais la vie des autres. Je visualisais la vie de Rim, mon amie d’enfance, qui aimait son papa, sortait avec lui, et lui faisait le rapport de sa journée à l’école chaque soir, en regardant la télé. Chose scandaleuse pour moi : elle lui faisait des bisous ! Il lui faisait des câlins tendres !
Les trains qui empruntaient les rails voisins savaient que je souffrais et que je n’avais aucun port pacifique, que le petit coin où je dormais sous le ronflement innocent de mes deux sœurs, encore petites et mieux crédules. Moi, j’étais différente. Je savais. Je réalisais chaque soir une plongée brutale en moi pour faire l’oreille sourde à la voix féroce de mon père. Il n’obéissait qu’à l’instinct des hommes de religion attirés par le poids des vérités indiscutables. Il était tout le temps sérieux, maussade et en colère. Pour lui, le rire était libertinage et la parole, médisance, la télé une invention qui dévie du chemin droit, et le miroir une attention au corps.
Je portais le voile. Je n’avais droit qu’aux couleurs foncées pour ne pas séduire ou, pire encore, créer la discorde parmi les hommes. Ça me fait rire maintenant. Parce que je n’étais ni assez grande pour être fascinante, ni très belle pour avoir des prétendants. A me souvenir de tout ceci, je comprends que je ne fus jamais enfant. Je portais même une femme adulte en moi, une femme grandie précocement sans avoir le droit de se laisser aller à ses désirs ou rêves. La folie des enfants me manquait et la légèreté de vivre me faisait tragiquement défaut.
Rim me parlait de télé, de miroir, de jouets, de maquillage, de musique, et de fauteuils ! Parce que nous avions des meubles originaux dans notre foyer. Notre salon était un amas de tapis orientaux étendus à même le sol pour nous éloigner des hauteurs qui risquaient de nous rendre orgueilleux et hautains. Le sol nous éduquait aussi ! Tout était vulnérable. Je dois mon caractère rigide et ma faculté de précision à cet environnement où les détails faisaient sens : manquer le détail, ou ce qu’on pourrait prendre pour superflu, était cause de flagellation insupportable. J’ai appris à associer cette forteresse où je vivais à un destin implacable. Je voulais juste éviter la folie. Je survivais à cette obscurité pour cohabiter avec le noir. Mon seul et unique bonheur était ma chambre. J’effectuais des voyages autour de ma chambre, cet espace qui m’appartenait, pas à moi seule. Dès l’entrée, je touche une petite chaise inoccupée, au mont de mon lit catholique. Le spectacle des objets émettait un silence un décor qui épanchait tous mes affres. L’inanimé m’était une compassion. Je connaissais mes objets, mes vêtements, mes foulards, mes stylos, et eux, à leur tour, réclamaient à cor et à cri ma libération, me poussaient à abandonner le trou et franchir le seuil des pays des merveilles. Mon enfance. Je rigolais avec eux. Je bavardais comme une folle. Je les appelais par des noms bizarres. Je les taquinais en flopée. Ils étaient tout simplement mes complices.
Ce n’était pas le cas à l’école. Les garçons m’évitaient et les filles me parlaient avec beaucoup de réserves. On me surnommait avec sarcasme : Tortue Ninja. C’était normal que j’aie un tel sobriquet. Je ne portais que le noir et mon foulard cachait même mon front. Je n’ai jamais pu faire comme eux. Ils jouaient à la récréation. Les garçons parlaient avec les filles. Pour moi, tout était interdit : c’était la condition intransigeante de mon père, sinon je quitterais l’école sans possibilité d’y revenir. Je n’avais qu’une seule amie, Rim, c’était une amitié discrète. On se quittait avant la sortie du collège pour éviter le regard de mon père qui m’attendait en voiture. Une bagnole qui lui ressemblait : triste, démodée, toujours enrhumée, poussiéreuse, avec des expressions religieuses collées de partout. Je montais en prononçant obligatoirement la formule typique de salutation, il ne me regardait même pas, il me déposait à l’entrée de la maison comme un colis, comme s’il se débarrassait d’un fardeau haïssable. Ceci, je le comprenais correctement parce que j’en connaissais la cause : à ma naissance, mon père avait vécu une grande déception, son âme en été douloureusement crispée. Il attendait un enfant garçon. Avoir une fille lui était une infortune. Inutile de te dire que c’était donc une honte d’avoir une fille qui salirait tôt ou tard la réputation de la famille strictement orthodoxe dans la morale et la conduite. Depuis, il ne manquait pas de me jouer toutes ses sales habitudes.
– Attends un peu Mehdi, je dois me verser encore un petit verre de mon Martinet. Tu sais très bien que j’adore le rouge !
– Oui, chérie, vas-y.
– T’en veux ? Ou tu te contentes de ton blanc ?
– Non, merci, pour moi ça va. Et puis ?

Voilà. En voiture je laissais voguer mes idées pour ne pas le regarder, je m’épargnais ce sentiment affreux, je n’aimais pas voir sa gueule hypocrite, je détestais sa barbe sans couleur qu’il teintait de henné périmé et caressait à toute occasion, surtout quand il allait à la mosquée ou recevait ses amis semblables qu’il appelait frères. Je les entendais rigoler depuis ma chambre et me demandais la forme de sa bouche quand il souriait. Grimace jamais vue, il ne se permettait ça qu’avec ses frères. Je me demandais même s’il avait été lui aussi enfant, adolescent, jeune, décontracté, à un certain moment de sa vie. Il m’était difficile, voire impossible, d’imaginer sa vie antérieure ou une autre allure que celle qui me faisait trembler de peur et de crainte. Tu saisis un peu le cœur d’une fille qui méconnaissait son père ? Je ne pense pas. C’était une déperdition pour moi. J’étais pire qu’une orpheline. Mon père était ce présent-absent qui nous torturait même par son silence. On mangeait pour réserver à la fin de chaque repas la part de l’absent. Je veux dire la grande part. On parlait, mes deux sœurs, ma mère et moi, avec une voix basse, pour nous protéger de l’arrivée imprévisible de l’absence. Nous étions soumises car nous lui appartenons corps et âme. Nous étions ivres de terreur.
Moi, j’étais une noyée combative qui cherchait n’importe quelle feuille frêle dans l’espoir qu’elle puisse l’emmener loin, bien loin, de ce labyrinthe asphyxiant. Je vivais dans ma tête, ainsi je me sauvais du premier homme de ma vie : un homme rude, costaud, têtu, ayant toujours raison, qui me noyait délibérément dans l’abîme. Malgré l’aura qui l’entourait partout où il allait, vénéré par les voisins, les jeunes du quartier, les habitués de la mosquée, et par ma mère, cette pauvre femme écrasée depuis ses treize ans par ce mâle robuste, il était à mes yeux un homme faux qui ne soignait que la vitrine. Je n’ai compris ceci que tardivement. Putain ! Il avait tous les droits. Je n’arrive encore pas à appréhender ce qu’il me faisait. Depuis, j’avais toujours peur de me retrouver seule avec lui à la maison.
Un jour, j’étais dans la cuisine de notre maison où les lois coercitives régnaient par la force et le marteau. Lui, qui promulguait et inculquait sans cesse ces règles, les siennes d’ailleurs, fut le premier à les transgresser. Comme chaque jour, il rentra inopinément comme, mes sœurs étaient à l’école, ma mère chez ma grand-mère. Il faisait ses ablutions rituelles. Comme d’habitude, je lui avais bouilli l’eau, j’étais debout. Je lavais la vaisselle de notre déjeuner et portais une longue chemise et un pantalon épais. Je replongeai brusquement dans mes pensées intimes afin d’oublier cette tension qui nous réunissait à chaque fois que nous nous retrouvions en tête-à-tête à la maison. J’avais appris à être distraite et rêveuse. Je l’entendis descendre les escaliers comme s’il s’apprêtait à s’abattre sur moi. J’avais ce pressentiment affreux qui s’avérerait vrai après coup. Je sentais son corps traqué. Il était derrière moi et marchait à pas feutrés comme un loup rusé, mais pudique. C’était une course intérieure que je ressentais en moi. Il s’approchait de moi et je changeais de place. Figée et agitée, je menais un combat malheureux contre ce corps envahisseur. Comme dans un cauchemar, je cédai, hypnotisée, à l’appel de sa main qui galopait sur mon dos, une main rude qui dévalait les plis de ma peau douce d’enfant encore innocent, l’enfant que j’étais. Je sentis les poils mal rasé de sa barbe sacrée au fond de mon cou gelé de peur et d’incompréhension. Il avait sur moi l’avantage de comprendre ce qu’il me faisait. Son corps foulait mes terres menues et je laissai naïvement son vent me baigner toute la chair dans un silence vertigineux. Je me sentais traversée par sa chaleur aiguë. Ma crainte s’en trouvait dédoublée, ainsi que mon admiration pour un homme aussi viril que tendre. Pour la première fois, j’étais capable d’affronter le monstre en face. Mes sens devenaient subitement éveillés : mon odorat, mon toucher, mon goût, tout était intense, je percevais tout. J’étais quasiment consciente de ces peaux enchevêtrées dans l’interdit. Mais je n’étais pas consciente de l’interdit. Enfant, je croyais que c’était cela un amour paternel, ces moments rares où nous devions nous abandonner à l’acte dérobé, ce jeu dangereux des os qui était impossible devant les autres. Il faisait tout pour me forcer à me libérer de ma pudeur et de ma virginité. Je préférais plus tard m’isoler pour repenser cet état de clandestinité agréablement joyeuse. J’avais changé. Je le suivais des yeux quand il sortait. J’humais l’odeur de ses vêtements à son insu. J’apprenais à l’aimer tout court.
Je n’ai jamais osé raconter ce manège affolant à Rim, ni à ma mère, mes deux confidentes. J’étais responsable de mon secret, oui, j’avais cette illusion aveugle, ou bien j’étais aveuglée par cette jouissance confidentielle qui ne concernait que deux êtres proches, la fille et son père. C’était magique, je comprenais les bisous et les câlins de Rim avec son papa. Par contre, moi je vivais dans la grotte créée par mon père, il ne fallait pas afficher cette tendresse pour qu’elle perdure. La cuisine devenait mon autre endroit prisé, lieu d’amour et de secret où l’on s’enfermait des heures durant quand personne n’était à la maison. Avec le temps, j’ai compris qu’il l’évacuait exprès. Il inventait des sorties pour ma mère et mes deux sœurs. Je frissonnais intensément quand ma mère s’apprêtait à quitter la maison pour une raison quelconque. Je subissais mon sort heureux et ses caprices insolites.
Mes sentiments filiaux se mêlaient à d’autres beaucoup plus profonds et plus étranges, un sentiment de perturbation et de saleté. Je ne me reconnaissais plus. Je n’étais plus la même Fatima Zahra. J’étais devenue femme. Je regardais l’extérieur, depuis ma chère fenêtre, autrement. Je surplombais les maisonnettes et le paysage naturel pour réveiller en moi un être déjà disparu par une fatalité invincible. Je me touchais les seins et les fesses fièrement avec tout l’intérêt que je vouais à ce secret hermétique, encore. J’avais commencé à percer le mystère de ce rapport inattendu d’un homme dont la volte-face me confondait non sans peine. A table, il me regardait avec dureté et me parlait sans aucune tonalité tendre ou faible comme si celui qui me caressait en douceur n’était pas le même.
C’est sans doute à cause de cela je devins, plus tard, psychologue. Dans mes rêveries d’enfant, je tentais de comprendre l’être humain pour me comprendre enfin. Je voulais le saisir dans sa complexité impénétrable. L’allure que mon père adoptait avec les étrangers, et même avec mes deux sœurs et ma mère était loin d’être sa réalité. J’étais sans aucun doute la seule à le connaitre de près et de loin, je le démasquais par mon regard, cet imam mystifié par ses frères, cet homme sage qui réconciliait avec succès les gens en conflit était mon amant vicieux et mon bourreau tendre. Le plus tendre des papas ! Il ne l’était pas avec son épouse analphabète qu’il avait ramenée du bled, plus jeune que lui de vingt ans, une jeune fille blonde, qui se mariait à un quadragénaire aguerri alors qu’elle jouait encore avec les petits à l’entrée de la maison rustique. On l’avait invitée à se suicider dans le lit nuptial froissé de rudesse et de poils presque blancs. Ma mère était une statue. Elle était taciturne et candide. Elle ne savait rien de la vie et ne pouvait rien faire sans son commandement. Je me souviens toujours de sa peur quand nous sortions faire des courses alors que j’étais encore petite d’à peine trois ans. J’ai compris après qu’elle était agoraphobe jurée. On ne voyait d’elle que ses yeux. Elle a mené une vie de corvée, à force de soumission et de crainte injustifiée parfois.
Maintenant que je suis devenue une psychologue connue, j’appréhende les femmes et leurs rêves. Je tente de les connaitre pour pouvoir percevoir le malheur de ma mère qui subissait le meilleur, rare d’ailleurs, et le pire, à gogo, le long de sa vie de couple. Un mari pénible et humiliant qui l’obligeait à faire toutes les besognes en silence. Je la pris en pitié et promis de la venger. J’ai fait le tour du monde entier et je rencontrais à chaque escale un sosie de ma mère, une femme répudiée sous le joug d’un époux sans cœur. Un homme fier de sa pureté apparente et de sa dureté misogyne qui traumatise les âmes fragilisées par son pouvoir légitime et céleste. Cela existe dans les territoires lointains où régnaient les moghols. Je donnais mon séminaire hivernal, comme je le fais depuis dix ans, au pays de Kashi, Bénarès, et le soir, quand je rentrais à la pension de madame Singh. J’apercevais chaque jour une femme accroupie à la réception qui demandait à me voir pour des séances de psychothérapie clandestines, qu’elle voulait faire à l’insu de son conjoint. Cette femme fine et intelligente refusait de continuer son silence humiliant. Elle avait envie de partager sa peine quotidienne. J’ai compris que mon père était omniprésent. Il n’était pas une simple exception. En Turquie, j’ai reçu une jeune fille massacrée par son père après avoir refusé ses avances. J’avais mes semblables moi aussi. J’ai compris que j’ai survécu à un naufrage sûr. Je suis une martyre vivante. Etudiante, je m’élançai, sans la moindre réflexion, dans l’exploration des tréfonds de l’être humain. En y réfléchissant maintenant, je m’aperçois que j’avais toujours tourné le dos au sens, comme par dégoût pour la compréhension ou la mémoire. J’étais encore traumatisée, et donc en parler ou en prendre conscience était une tâche viscéralement douloureuse.
Depuis l’instant funeste qui avait changé ma vie – le jour de la cuisine- j’appréhendais de laver ou de toucher mon propre corps, comme s’il m’était dépossédé. Je le haïssais comme si je n’existais qu’en écorce cadavérique. Seules les mains sales de mon père l’accueillaient. Tu te rends compte maintenant de mes larmes incessantes la nuit de nos noces. Et pourquoi je te repoussais avec agressivité comme si je me défendais contre une attaque animalière déplacée. Je souffrais ce soir-là. D’autant plus qu’un sentiment d’horreur me hantait jusqu’à la cheville, après m’avoir crue plus forte et enfin guérie. Il était tout amour et toute cruauté.
Au lycée, toujours en compagnie de Rim, j’ai reçu un appel de ma mère. Je volais de joie. Rim ne comprenait nullement ce qui se passait, ni de ce que j’avais eu comme nouvelle joyeuse. Elle était bouche bée devant ma réaction. Je déchirais mon foulard et le lançais très haut, vacillant comme sous l’effet d’un opium irrésistible. Je riais de mes entrailles. L’effigie immortelle était morte. Enfin ! Mon père n’était plus. Mon père disparut. Je courais dans la rue comme une possédée. Rim courait derrière moi, hurlait parmi les regards dépeuplés des passants. C’était la plus belle émotion de toute ma vie.
Je débarquais dévoilée sur le trottoir en deuil au seuil de notre maison. J’entendais les cris de mes sœurs et le silence de ma mère. Je brûlais d’envie de le voir incarcéré dans son dernier tissu blanc, le corps inerte, le visage enfin détendu, dépourvu de toute puissance, comme dans un rêve. Ma mère avait honte de me voir si heureuse à la mort de mon prétendu père. Elle me fit entrer de force dans ma chambre pour que les voisines ne s’aperçussent de mon allégresse. Elle comprenait mon émotion encombrante. Je lui demandais à le voir avant son départ. Sa chambre était brumeuse et il sentait la faiblesse. J’avais l’impression qu’il me regardait et qu’il était gêné par mes yeux mouillés de bonheur et de revanche. Je le saluais par un crachat. A huis clos, j’ai passé une bonne heure à l’insulter de toutes les injures. Je le regardais en face pour comprendre que sa disparition était définitive et sûre. Il était maintenant impuissant, dénudé de toute force, même de sa toux qui nous terrifiait dès qu’il franchissait la maison. Je le secouais, il ne réagit pas. Je suis maintenant certaine de sa mort. J’étais pour une fois déterminée devant lui. Ma mère frappa à la porte. Je le quittai dans son inertie soumise. Je me libérai de ses fils de marionnettiste par lesquels il m’enchaînait impitoyablement. Je devins libre. Je pus même aller voir Rim chez elle, son papa, leur miroir et leur télé.
Rim ne me reconnaissait pas, me regardant de travers quand je lui demandai de m’allumer la télé. J’étais toute joyeuse et emportée par l’image. Sur l’écran, défilait la tête hirsute d’un président arabe qu’on enculait et sortait, comme un rat affamé, d’une grotte pourrie.

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